La Solidarité

« You need help ? ». Cinq armoires à glaces sont arrivées sur la place. Veronica a envoyé un message sur le groupe privé Telegram des ukrainiens. Elle a pu monter dans l'avion pour Dublin... Oksana, la maman de Paulina, passe quelques jours à Paris et elle est venue l'aider à porter son fardeau jusqu'à l'aéroport. Il y a des « merci » qui valent de l'or. Ces hommes sont grands et forts. Ils montent les grilles vite et bien pendant que Denise termine les décorations avec les femmes. Une vingtaine de réfugiés apparaissent et oeuvrent à l'unisson. La Place Bugadières commence à ressembler à quelque chose.


A côté de la violence, il y a toujours son contraire. Les femmes nous étreignent. Les grands mères débarquent et nous enveloppent de leur protection. Plus rien de mauvais ne peux avoir lieu ici. Tamara expose à Denise une broderie immense... elle est magnifique. Nadiia a confectionné de belles couronnes à fleurs.


Le Dragon est redevenu un oiseau. Un petit colibri parmi tant d'autres.


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La Fête des coquelicots


C'est rare qu'on mette le réveil avant 8 heure du matin. Denise a été intransigeante. A 6h30, elle descend. J'attends la fin de sa douche pour aller faire le café tout en chérissant ces derniers moments de repos. Je caresse d'un sourire mes paupières closes tout en sachant que lorsqu'elles se décolleront de mes yeux, je ne pourrai pas les refermer avant longtemps.


La lumière dorée du matin projette l'ombre des lampadaires sur la fresque. Adrien finit de peindre. Accroupi, il inscrit les noms des artistes à raz le sol. Son œuvre est magnifique. Mireille et Henry, son compagnon, ont monté toute l'exposition des broderies. Le résultat nous a laissé bouche bée. Chaque point, chaque trait, chaque couleur représentent le temps que nous avons passé ensemble à tisser ces liens et cette confiance. Et c'est sacré.


Les gens sont arrivés petit à petit. Yulia m'a aidé à traduire la présentation. Dans son exil, la maman d'Artiom a emporté une broderie de sa grand mère. Elle est exposée avec les autres. On a fait découvrir la pinata aux enfants ukrainiens, les français connaissaient déjà. Et la Fête a commencé lorsque Katia a fait voler en éclat les bombons cachés dans l'objet aux mille couleurs.


Klym a chanté a capella et ému tout le monde. Katia avait préparé une chanson pour l'occasion et dans sa belle tenue brodée, elle a démontré une fois de plus au public qu'elle a l'art de la scène. Tania et Camilla ont intégré Nika à leur duo et interprètent à merveille les deux chansons qu'elles chantent par cœur au karaoké. On a fini par danser le zouk et c'est la chaleur qui nous a fait partir manger.


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Nos invités sont arrivés au compte goutte. D'abord Camille qui est apparue la veille de la fête telle un ange, nous aidant à fixer les dernières banderoles de la Place Rigaou en hauteur. Elle est tombée du ciel avec toute sa douceur. Thierry le journaliste philosophe a écouté les gens et pris pleins de notes. On a aimé parler du langage avec lui. C'était simple, il a compris tout de suite. C'est tellement rare d'avoir des conversations profondes avec des inconnus. Nous faisions mille choses à la fois. Un visage familier m'a souri « tu me reconnais ? ». Avec son air vagabond, j'ai mis quelques secondes. Il y a des gens qui ont un regard qui s'arrête net. Chez Erwann, c'est l'inverse qui opère. Son regard semble infini. Il a écourté son séjour en Grèce d'une journée pour être au rendez vous. Il est arrivé en camion avec ses enfants depuis l'Italie. Quel honneur.


L'exposition des broderies pour la paix est tombée à cause du Mistral. Sandra, Karin, Camille et Maria nous ont aidé à la remettre sur pied. On a du la démonter, c'était vraiment trop dangereux. Monique et Stéphanie Besson sont arrivées de Briançon, j'aime beaucoup Monique. Depuis qu'elle a perdu son mari, elle est mobilisée avec les militants de Tous migrants et se donne à fond. Elle questionne les militaires à la frontière franco italienne de Briançon derrière ses petits lunettes et tracte dans tous les évènements autonomes des Hautes Alpes. Bernard des voyages solidaires de la CCAS est inquiet parce qu'il ne pourra pas projeter comme il aurait aimé. Il comprend qu'on ne peux pas faire plus et son stand est chouette. Marie du collectif pour la défense de l'eau de Mazaugues me demande si elle peut vendre des t shirt . Le carriériste pote de Ciotti les met sur la paille à coup de procès. Cette affaire illustre toute la corruption qu'on subit en PACA. Ils sont si peu à défendre l'eau potable des 500 000 varois... Et elle est là, à accrocher ses pin's sur un parapluie.


Nous vivons l'évènement comme un immense tourbillon. Les enfants nous assaillent et je finis par me laisser maquiller. Je ferme enfin les yeux. Iana me tend un verre avec un sacré sourire. C'est du whisky ! Elle rit. Il est drôlement chargé que je n'arrive pas à le boire. Katia, Nonna et Iana me refond le portrait. J'adore quand elles font ça. Sandra et Valérie veulent apprendre à faire des œil de dieu Huixol et Denise est débordée. Elle est souvent victime de son succès. Il faudra un jour apprendre à dire non aux enfants... Les chanteurs de Correns sont arrivés depuis longtemps mais je ne les avais pas vu ! Ils attendaient mon feu vert. Leurs voix montent et c'est chouette qu'ils vivent leur communion au milieu de nous tous. Le marchand de glace débarque au milieu de leur représentation. C'est sa dernière année au papi. Tout se passe très vite. J'ai le temps de prendre le micro et de remercier tous les gens qui ont participé à l'accueil des réfugiés à Tourves afin de leur permettre de garder leur dignité. La liste est longue finalement. Le Maire arrive au bon moment. C'est bien qu'il soit là. Aujourd'hui c'est l'anniversaire de la Libération de Tourves et le rapprochement qu'il fait avec la situation des réfugiées est pertinent. Elise et Joe gèrent le buffet. Karin et Maria nous aident beaucoup. On voit qu'elles connaissent notre taf. Ça fait du bien de travailler ensemble. On rigole, j'aime bien taquiner Karin, elle me connait bien maintenant. J'ai dans l'idée que si on offre du pinar aux gens qui ont payé pour manger ça, la pissaladière passera mieux. J'ai confiance, ils tiennent l'alcool puis ça libèrera le bar. Vaudrait mieux pas que notre JP se fasse déborder.


Nous rejoignons les élus. Ils sont en pleine conversation avec le Maire. Sandra évoque mes textes devant tout le monde. Ça fait bizarre. Plus de monde que je ne crois y a accès. Erwann me rassure « on pourrait les valoriser ». Il faudra que je change les noms. D'un côté ça me plait, d'un autre ça m'effraie. Puis je m'en fout. C'est bien que ce soit lu. Depuis que j'y suis, je me dis qu'il faut l 'écrire la CCAS. C'est une belle fenêtre sur la France et sa classe moyenne. Cette saison relie mes deux histoires : celle de la chercheuse en sciences humaines et celle de la saisonnière dans le tourisme social. Ça n'était jamais arrivé.


Mince ! C'est l'heure du concert ! Fabien Daïan vient me chercher « heu, pour les bancs, on fait comment ?


_Ils finissent de manger et ils prennent leur banc sous le bras !


_Ok, c'est de l'autogestion !


_C'est ça, t'as bien compris le concept ! »


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Le public est déjà en place. Les ukrainiens sont chauds et le rosé de la Sainte Baume a fait son effet. Djazia Satour a une voix extraordinaire. La musique l'habite toute entière. Et elle est très bien accompagnée. Le guitariste m'envole. Et la percu c'est de la balle. Ils sont tous géniaux. Je cherche Denise dans le noir. J'ai envie d'être auprès d'elle. Iana et Oksana sont déchirées sur la table de ping pong. Elles sont ensemble et ça a l'air d'aller plutôt bien. Je m'allonge un moment sous les étoiles. Le son est tellement bon. Mon squelette apprécie les vibrations et toute cette énergie. Que c'est beau l'arabe. J'adore cette langue. Les silhouettes d'Erwann et Camille se détachent dans la nuit. Natalia s'est réfugiée dans l'alcool et la fête. Elle danse comme une dingue de partout où elle va. C'est bien que ça sorte. Quand elle est arrivée ici, on aurait dit une grand mère. Un soir, elle s'est lâchée et j'ai été surprise de la voir rajeunir de dix ans. Je ne sais pas d'où elle sort mais là elle s'éclate. Il faut dire qu'elles ont commencé tôt avec sa soeur. En plus d'être la Fête des coquelicots, aujourd'hui, c'est la fête des pommes du raisin et du miel en Ukraine. Elles nous ont offerts deux assiettes sur notre terrasse avec la vieille Tamara : « only for you Denise and Emilie ! »


Vous déchirez les meufs.





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